À la vôtre
Cette newsletter du dimanche matin va sûrement vous cueillir après une bonne nuit de sommeil ou au lendemain d’une fête ou d’un repas un peu trop arrosé.
L’alcool est la seule drogue que l’on nous propose pour célébrer, pour oublier, pour intégrer, pour consoler. Oui il entre dans le club des drogues.
Comme il est aisé de manger tout le temps, il est aussi facile de boire trop. Le verre du midi avec les collègues, l’apéro du soir après le boulot pour décompresser, les dîners du week-end qui rassemblent autour de plusieurs verres, les anniversaires, les mariages, les divorces, les crémaillères, les coups de mou… la liste est infinie.
L’alcool est très insidieux car validé par tous. On boit plus facilement un verre de vin à table qu’on ne se fait une trace de cocaïne. C’est la seule drogue qui circule totalement librement. Avec le tabac. Combo perdant. Est-ce qu’il faudrait retourner à l’ère de la prohibition ? Sûrement pas. Chacun devrait pouvoir se raisonner, mais on sait bien que l’être humain ne fonctionne pas ainsi. Je croise rarement des personnes dans le mal parce qu’elles sont accrocs aux brocolis ou à l’eau plate.
Le cerveau est naturellement attiré par ce qui procure une récompense rapide. Les circuits de la dopamine ne font pas la différence entre ce qui nous fait du bien sur le moment et ce qui nous sert réellement sur le long terme. Ce n’est pas de l’autosabotage conscient, c’est un mécanisme archaïque de survie. Le problème apparaît lorsque ces stimulations deviennent répétées, automatiques, presque programmées.
Mais n’oublions pas que l’inverse est aussi possible, vouloir tout contrôler, tout optimiser, basculer dans une quête de pureté absolue peut devenir une autre forme d’excès. Le vivant n’aime ni l’emballement ni la rigidité. Il a besoin d’équilibre.
Cet article n’a pas pour but d’être moralisateur, bien au contraire. Je sais aussi me remettre en question et accepter mes failles. Il s’agit plutôt d’une introspection que chacun peut faire à un moment de sa vie.
L’alcool est une substance largement admise dans notre société et particulièrement dans la nôtre. Il est au cœur de la vie, dans toutes les strates, dans toutes les familles, dans toute notre culture, quelle que soit notre position sociale, quel que soit notre âge, parfois consommé très jeune.
J’ai commencé à boire de l’alcool, à vraiment boire de l’alcool, lors du stage d’intégration de ma première école. J’avais 20 ans, loin d’être si jeune. Au lieu d’un stage “d’intégration”, une beuverie générale a eu lieu. Initiée aux principes de l’intégration par l’alcool. Et c’est vrai que l’alcool est un désinhibiteur bien connu. C’est, selon moi, pour cela qu’il a autant de succès chez les jeunes. On est bien loin d’une histoire d’épicuriens, la seule recherche étant l’ivresse.
Ici a commencé une longue histoire d’alcool ou devrais-je dire d’alcoolémie.
Les dix années suivantes ont consisté à étudier, puis travailler et faire la fête, jamais sans alcool. Parce que sans alcool, la fête est plus folle. Personne n’y croyait dans mon entourage. Je pense aussi que l’on constitue son cercle d’amis en fonction de ses appétences. On reste entre gens qui boivent, c’est quand même plus simple. Les abstinents nous renvoient à notre propre rapport à la consommation. Même si le regard que l’on porte sur soi est souvent bien plus sévère que celui des autres.
D’ailleurs, à partir de quand peut-on parler de dépendance ? Il existe différentes formes de consommation problématique : l’alcool social dit “mondain”, le fonctionnel dont le corps semble “avoir besoin”, ou encore le binge drinking qui consiste à boire une grande quantité d’alcool sur un temps très court.
Pour ma part, c’est purement social. Le goût de l’alcool ne m’a jamais passionnée. Un très bon verre de vin avec un bon repas, pourquoi pas. Mais je n’ai jamais bu seule ou pour me remonter le moral, je n’ai jamais ressenti de besoin physiologique. Ma motivation première étant de rire, danser, faire la fête. Et en réalité, je sais aujourd’hui que je peux faire tout cela sans alcool.
Boire beaucoup de temps en temps ou un peu tous les jours, quelle différence ? Ce n’est pas seulement la quantité qui compte, mais le rythme. Les excès ponctuels créent des pics toxiques. Les petites doses quotidiennes entretiennent une charge chronique. Dans les deux cas, le corps s’adapte. Mais il ne reste jamais totalement indemne.
Lors de mes consultations, l’alcool est un sujet récurrent. Car personne ne voit vraiment le problème de boire un petit peu chaque jour. Pourtant…
Qu’en dit votre foie ? Et tout votre organisme ? L’alcool est l’une des substances les plus exigeantes à métaboliser pour le foie, avec certains médicaments. Comme pour l’alimentation, l’alternance et les pauses sont essentielles. Que penser du Dry January ? Evènement certes commercial mais s’il permet de faire une pause, alors tant mieux. Toutes les pauses sont bénéfiques. Ne jamais en faire revient à faire fonctionner la machine en surrégime permanent.
L’alcool, derrière son image sociale et culturelle, ses belles bouteilles et ses beaux cocktails, n’est rien d’autre que de l’éthanol, une molécule classée cancérogène avéré pour l’humain par le Centre International de Recherche sur le Cancer, groupe 1 des cancérogènes, la catégorie la plus élevée, impliquée dans plusieurs cancers dont celui du sein, et dont le risque augmente dès les plus faibles niveaux de consommation.
Une fois ingéré, il traverse facilement les membranes cellulaires et le cerveau, perturbe la structure du sommeil profond même s’il semble faciliter l’endormissement, augmente l’anxiété, élève le cortisol et peut accroître les concentrations d’œstrogènes circulants, contribuant à déséquilibrer un système hormonal déjà sensible aux rythmes et aux excès.
Il altère également la barrière intestinale, modifie le microbiote, affaiblit certaines fonctions immunitaires, entretient l’inflammation de bas grade et, à long terme, est associé à des atteintes cérébrales mesurables et à une diminution du volume de matière grise. Mince.
Neurotoxique, addictif par l’activation répétée des circuits de récompense, il est aussi fréquemment impliqué comme facteur aggravant dans des situations de violences conjugales et familiales. Nombreux sont les enfants ayants subis l’alcoolémie de leurs parents. J’en connais plein. Trop.
Contrairement à une croyance encore répandue, il n’existe aujourd’hui aucun seuil totalement sans risque démontré pour la santé. Le risque est proportionnel à la dose, y compris à faible consommation. Cela ne signifie pas qu’un verre déclenche une catastrophe immédiate, mais que l’alcool n’est jamais physiologiquement neutre, notamment lorsqu’on parle de vieillissement, d’équilibre hormonal et de capacité d’adaptation sur le long terme.
Il s’agit encore une fois d’une habitude dont il est difficile de se dépêtrer. Nous avons déjà évoqué d’autres habitudes modernes : manger en continu, rester sédentaire malgré le sport. L’alcool fait partie de ces comportements, souvent banalisés, qui peuvent accélérer le vieillissement, surtout passé 40 ans. On peut toujours se dire qu’on a la même constitution qu’Iggy Pop et qu’on sera toujours sur pieds malgré les excès. Mais on n’en sait rien.
De mes 20 à 30 ans, je ne me suis posé aucune question, trop absorbée par ma vie sociale. Puis l’arrivée de ma fille, que j’ai allaitée, m’a amenée à faire une longue pause. Pause qui s’est prolongée puisque j’ai enchaîné avec un cancer du sein. Je ne ferai pas ici de raccourci trop facile sur le lien entre alcool et cancer. Cette maladie est multifactorielle et des personnes n’ayant jamais bu une goutte d’alcool peuvent y être confrontées.
En revanche, je peux faire le lien entre l’hygiène de vie que l’on met en place, alimentation, mouvement, équilibre émotionnel, sommeil, et l’environnement plus ou moins favorable que l’on crée pour la maladie. Mon corps me signale très clairement qu’il n’en veut pas. Il perturbe mon sommeil, me rend irritable, me vide de mon énergie plusieurs jours (et oui, l’âge entre en compte) et laisse apparaître des poches sous mes yeux dont je me passerais bien.
Aujourd’hui, les données sont claires : une grande partie des maladies chroniques est influencée par nos modes de vie. Selon l’OMS, la majorité des maladies cardiovasculaires et du diabète de type 2 pourraient être évitées en réduisant certains facteurs de risque comme le tabac, l’alcool, l’alimentation déséquilibrée et la sédentarité. L’environnement dans lequel nous évoluons influence en partie l’expression de nos gènes, notamment via des mécanismes épigénétiques. L’alcool n’est qu’un exemple parmi d’autres.
Le cancer, quand on s’en sort, a ce côté positif de la remise en question. J’ai fait le tri de nombreuses amitiés toxiques il y a dix ans et mon rapport à l’alcool n’a plus jamais été le même. Je bois lors de moments festifs, jamais dans mon quotidien. Je ne me force plus à boire pour faire plaisir aux autres, et ça, c’est une étape importante. Savoir dire non, car le problème reste la sollicitation permanente. Alors oui, je sors moins. Mais ça correspond aussi à un nouveau rythme physiologique donc ça n’est pas tant une contrainte.
On peut décider de boire.
Mais on ne peut plus prétendre que c’est neutre.
A la vôtre.

